Nguyen Khac Vien : « Ho Chi Minh Ville et la voie léniniste »

Extrait d’un entretien avec l’intellectuel communiste Nguyen Khac Vien sur le choix du voyage léniniste de Ho Chi Minh. Le documentaire de Gérard Guillaume a été diffusé le 7 octobre 1973 sur la première chaîne de télévision française. Transcription ci-dessous des huit premières minutes de l’entretien. Texte à l’appui de la première session du séminaire (2015).

Documentaire de Gérard Guillaume, 1973

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Gérard Guillaume : Ho Chi Minh Ville, plus exactement Nguyen Ai Quoc ou je ne sais pas comment l’appeler appartenait à cette jeune génération qui s’est posée des questions, qui se sont posées mais comment se fait-il, tous les mouvements ont échoué, quel a été son chemin ? Nguyen Khac Vien, 1973

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Nguyen Khac Vien : Je lui ai posé cette question, je pense… avant les autres, étant Déjà très jeune.

GG : Comment s’appelle-t-on ?

NKV : Il s’appelait Nguyen Tat Thanh, mais peu importe les différents noms qu’il a pris au cours de sa vie souterraine, le fait important est qu’il s’est rendu compte de l’impasse beaucoup plus tôt. Des autres, donc il était allé avant les autres à la recherche d’un nouveau chemin, d’une nouvelle solution. Pendant que les autres partaient pour le Japon, pensant à l’aide des Japonais, il était allé en France, dans le monde occidental, pour voir sur place à quoi ressemblait l’ennemi, comment l’ennemi agissait, ce qui était fait, pour ainsi dire… l’ennemi principal.

GG : Quel âge avait-il alors ?

NKV : Elle avait une vingtaine d’années. Il s’est donc engagé sur un bateau comme assistant cuisinier, il était parti, avait fait tous les ports, était en France, il était à Londres, il était en Amérique, il était dans tous les pays mais plus tard s’est installé à Paris. Et c’est un Paris, qui a essentiellement rencontré la classe ouvrière française, le Parti socialiste français de l’époque, mais aussi toute la gauche française. Par exemple, il a assisté à toutes les réunions du club du Faubourg.

Voix off : Madame, avant de vous remercier sincèrement, permettez-moi de résumer en deux mots le livre très intéressant sur lequel vous avez la gentillesse de me presser. Les deux mots sont JE VEUX…

NKV : La première révélation qu’il a eue, c’est qu’en France, il y a des gens de progrès, il n’y a pas que des capitalistes, des colonialistes, il y a des gens qui pourraient aussi défendre le peuple vietnamien. Et il y a des ouvriers français qui sont également exploités par le capitalisme français. Et c’est là qu’il a pris cette image : le capitalisme est comme une pieuvre qui a deux ventouses, une ventouse qui aspire le sang du prolétariat français et l’autre qui suce le sang du peuple vietnamien et des peuples coloniaux en général. Vous devez couper les deux ventouses en même temps. Si nous en laissons un, il repoussera, l’autre repoussera. Il a découvert cette solidarité entre la classe ouvrière française et les peuples coloniaux, pour ainsi dire pratiquement avant d’aborder la théorie. Mais à un certain moment, au moment crucial, au moment de la révolution d’octobre en (19) 17, la principale question qui s’est posée à l’époque au sein du Parti socialiste français : étons-nous pour ou contre la révolution du 17 octobre ? C’est-à-dire que nous étions pour la troisième ou la deuxième internationale ? Et c’était la question qui s’était posée au Congrès de Tours, et il a dit que ce qui comptait pour lui à l’époque n’était pas la deuxième internationale, la deuxième internationale et demie, ou la troisième qui comptait pour lui, mais quelle était l’internationale qui participait pour les peuples coloniaux ?

Voix off : camarades, je voulais venir aujourd’hui collaborer avec vous dans le travail de révolution mondiale, mais c’est avec la plus grande tristesse et la plus profonde désolation que je viens aujourd’hui en tant que socialiste pour protester contre les crimes abominables commis dans mon pays d’origine. Plus nombreuses que les écoles, les prisons sont toujours ouvertes et peuplées d’une population effrayante. Tous les indigènes soupçonnés d’avoir des idées socialistes sont enfermés et parfois mis à mort sans jugement. Il s’agit de la justice dite « indochinoise ». Il est désormais faux de dire que ce pays peuplé de plus de vingt millions d’exploités est prêt pour une bonne révolution. Mais dire qu’il n’en veut pas et qu’il est content du régime comme le prétendent nos maîtres serait encore plus faux. Moralement et physiquement empoisonné par l’opium, l’alcool, etc., on pourrait penser que ce troupeau humain est à jamais destiné à l’autel du bon dieu capitaliste, qui ne vit plus, qui ne pense plus et ne fait plus rien n’est nécessaire à la transformation sociale. Non ! L’Indochinois n’est pas mort, il est toujours vivant, il est toujours en vie. Ci-dessous le masque de docilité passive cache quelque chose qui bouillonne, gronde et qui, le moment venu, explosera énormément.

NKV : C’est d’abord la Révolution d’Octobre, puis la lecture des thèses de Lénine, qui ont éclairé le chemin de tous ceux qui ont réfléchi au problème de l’époque, et en particulier du problème colonial, à Ho Chi Minh-Ville. Et il a écrit une page surprenante quand il a raconté comment il a découvert les thèses de Lénine et comment la révélation était pour lui. Et il a écrit, il a dit que, tout seul dans sa chambre, il a crié, crié tout seul : ce sont mes compatriotes, nous l’avons trouvé, il était là. C’est précisément cette révélation d’une nouvelle voie, d’une nouvelle solution au problème national. Et… cette révélation était plus ou moins la même pour tous les patriotes vietnamiens qui, petit à petit, étaient arrivés au marxisme plus tard. À un moment donné, on a toujours l’impression d’ouvrir une porte pendant que tout Il était bloqué jusque-là, vous savez. Nous avons trouvé… la compréhension du problème, les moyens de résoudre le problème, les méthodes d’action et les principes d’action, vous voyez, avec la certitude que nous allions agir. Il a fait campagne au sein du Parti communiste, dans les syndicats, dans les cercles coloniaux, puis a fait campagne pour l’Internationale communiste après, toujours pour montrer cette idée, l’importance des mouvements pour la libération des peuples coloniaux dans la lutte anti-impérialiste. Et c’est toujours l’image de cette pieuvre à deux tentacules… qu’il faut briser en même temps, et cette solidarité entre le mouvement ouvrier de la métropole, voyez-vous, les nations impérialistes et les peuples colonisés. Pour ainsi dire, tout au long de sa vie, il a bâti, sur cette thèse, toute son activité militante.

Voix off : Ouvriers, paysans, soldats, jeunes hommes, écoliers, le Parti communiste indochinois est fondé. C’est la fête de la classe ouvrière. Sous sa direction, le prolétariat mènera la révolution dans l’intérêt de tous les opprimés et exploités.

Source : http://www.cinearchives.org/Films-447-297-0-0.html

Remarques

Le titre est le nôtre.

Le Faubourg Club était un lieu de débat politique situé dans le 17e arrondissement de Paris en activité de 1918 à 1939. À ce sujet, voir la thèse en ligne de Claire Lemercier : Le Club du Faubourg, Tribune libre de Paris, 1918-1939 (thèse IEP de Paris, dir. Nicolas Offenstadt, 1995).

Nguyen Khac Vien fait référence au texte de Ho Chi Minh, « Comment j’ai choisi le léninisme » (avril 1960), dans Ho Chi Minh City : Action and Revolution, Paris, Union Générale d’Éditions, Coll. 10/18, n° 413, 1968, p. 17-19. Article rédigé à l’occasion de Le 90e anniversaire de Lénine, publié dans le magazine soviétique Problems of Asia en avril 1960.

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