
Gregory Wallerick est docteur en histoire moderne à l’Université de Nantes. Ses recherches portent sur l’iconographie des rencontres entre les peuples d’Amérique et d’Europe, en particulier au XVIe siècle.
Oubliez les dates figées ou les mythes dorés : 1492 ne se limite pas à la traversée de Colomb. C’est le choc sourd où l’Amérique explose dans le champ de vision de l’Europe, et, d’un coup, l’humanité toute entière se retrouve brassée dans un même jeu de pouvoir, de domination et d’échanges. Deux conséquences émergent violemment de cette collision. D’abord, l’Europe découvre de nouveaux peuples, perçus, à tort, comme dépourvus de religions valides ou d’institutions cohérentes. La réponse est immédiate : projet d’évangélisation à grande échelle, au cœur d’un continent où catholiques, protestants et musulmans se livrent déjà bataille.
Puis, cette rencontre fracasse les limites connues de l’ancien monde. L’Espagne et le Portugal, appuyés par la bénédiction du pape, s’enracinent en Amérique, traçant les bases d’empires coloniaux qui appellent vite la concurrence des autres puissances européennes. France, Angleterre, Provinces-Unies : chacun cherche sa part du Nouveau Monde, parfois sur la durée, parfois juste le temps de revendiquer. Sous la houlette espagnole, surtout sous Philippe II, ces terres lointaines participent à une politique centralisatrice féroce. L’unification des couronnes espagnole et portugaise en 1580 gonfle encore la cadence de l’expansion. L’Espagne, comme le décrit Serge Gruzinski dans Les quatre parties du monde, invente une économie mondiale, soutenue par des administrateurs, des financiers, la puissance militaire, la mainmise de l’Église et le réseau mobile des jésuites. Ceux-ci ne s’impliquent pas uniquement dans la religion : éducation, justice sociale, rayonnement intellectuel, ils quadrillent la planète depuis Madrid.
L’Amérique devient, pour les Européens du XVIe siècle, un terrain de promesses sans mesure. Des richesses à profusion, la possibilité de doubler ses voisins. Regardez les noms : Nouvelle-Espagne, Nouvelle-France, Nouvelle-Angleterre. Chacun plaque sa griffe sur un continent dont il ignore presque tout. Mais très vite, les rêves se frottent au réel, fait d’incertitudes, de violences et de malentendus.
La rencontre avec les Américains
Les peuples autochtones, jusqu’alors isolés, encaissent de plein fouet le choc de la conquête. Les Européens n’amènent pas seulement les armes : ils convoyent aussi des maladies foudroyantes, pour lesquelles aucune résistance n’existe. Ce bouleversement n’a rien d’abstrait : villages rasés, cultures anéanties, traces effacées. Vouloir contrôler ce monde nouveau, c’est aussi tendre à faire disparaître ce qui dérange ou ne rentre pas dans les cases européennes.
D’abord accueillis comme pacifiques, les peuples indigènes sont vite perçus comme des obstacles à éliminer, voire, parfois, des âmes à sauver, mais toujours sous la coupe de l’Europe. Les récits de l’époque balancent entre admiration et suspicion, nourritures à la fois pour l’utopie et pour la peur. Donner de nouveaux noms aux terres conquises, c’est graver la victoire européenne sur un paysage que l’on s’efforce de façonner à sa propre image.
Échanges et rejet de l’altérité
Les flux qui s’installent dépassent la simple marchandise. Ce sont les modes de vie qu’on chamboule, des croyances qu’on bouscule, des techniques qui se croisent. L’Amérique, prise dans la nasse des échanges mondiaux, reçoit la religion chrétienne, fracturée et conflictuelle, le fer, les armes, l’esclavage, et se heurte à l’exploitation forcée.
Rien n’est jamais à sens unique : les maladies voyagent aussi, déstabilisant chaque rive de l’Atlantique. Pour les Européens, le succès rapide de la conquête sert de justification à leur mission civilisatrice. Mais l’autochtone devient l’objet d’une exclusion systématique. Ce qui relève du local, de la mémoire et des croyances, doit s’effacer ou se plier.
À chaque étape, une question persiste : faut-il intégrer, tolérer ou bannir l’autre ? Derrière la transformation frénétique des Amériques, des coutumes s’éteignent, des sociétés se délient, les identités s’effilochent.
L’époque de Charles Quint puis de Philippe II place l’Espagne aux commandes du continent, mais les failles apparaissent. Les méthodes importées, travail forcé, esclavage, éveillent le débat jusque dans les sphères dirigeantes. Peu à peu, la brèche s’ouvre pour d’autres concurrents européens. Tout au long du XVIIe siècle, Anglais, Français, Néerlandais établissent leurs propres colonies, tandis que la mainmise de l’Espagne s’amenuise. Les débats prennent de nouvelles formes : les peuples d’Amérique ont-ils une âme ? Les convertir suppose-t-il d’absorber leurs croyances ?
Pour imprimer leur empreinte, les puissances européennes multiplient les tentatives : installations précaires, échecs retentissants, succès de peu. La France fonde l’Acadie, l’Angleterre cherche à s’installer à Roanoke, la Dutch India Company tente de s’imposer. Chaque essai rappelle la fragilité de ces débuts, et la force de la résistance américaine. À Rocroi (1643), lorsque l’infanterie espagnole, jusque-là invaincue, chute devant l’armée française, une page se tourne.
L’immensité du territoire des Amériques
L’Amérique ne se laisse pas soumettre d’un simple trait sur une carte. Il faut du temps, de la ténacité, des générations entières, même, pour explorer et nommer seulement une tranche du continent. L’épopée ne s’arrête pas à la prise de possession : les noms de La Pérouse, Humboldt, Lewis et Clarke jalonnent la suite de cette histoire, du XVIIIe jusqu’au XIXe siècle. Leurs expéditions ? Observer, cartographier, décrire, recenser tout ce qui se dresse entre forêts, rivières, montagnes et espaces inconnus. Le « Nouveau Monde » ne cesse jamais vraiment de défier les certitudes de l’Ancien.
Pour comprendre ce coup de tonnerre, quelques livres font office de boussole. Certains répartissent l’irruption européenne et ses répercussions en une douzaine de chapitres, apportant aussi un lexique serré pour défricher cette mutation à l’échelle planétaire.
Dans cette histoire mouvante, rien ne s’est cristallisé. La conquête, avec ses illusions, ses drames et ses mutations, a profondément changé l’équilibre du monde. Et elle continue, sous d’autres formes, à questionner notre façon d’approcher l’inconnu, de regarder l’autre et de repousser nos propres frontières.
Bertrand Lamon pour clonautes

